Les Dents Limées de Bali : Un Rituel Ancestral de Passage à l’Âge Adulte
La cérémonie balinaise du limage des dents représente l’un des plus fascinants rites de passage au monde. Cette tradition millénaire, qui peut sembler déstabilisante pour un observateur occidental, constitue une étape fondamentale dans la vie de tout Balinais hindou. Bien plus qu’une simple modification corporelle, le metatah incarne une transformation spirituelle et sociale profonde, marquant officiellement la transition de l’enfance à l’âge adulte. À travers ce rituel complexe se dessinent les contours d’une vision du monde où spiritualité, équilibre cosmique et harmonie sociale s’entremêlent intimement.

Les Fondements Spirituels du Metatah
L’Hindouisme balinais : Un syncrétisme unique
Pour comprendre la signification profonde du limage des dents, il est essentiel d’appréhender la particularité de l’hindouisme balinais. Connu sous le nom d’Agama Hindu Dharma, il diffère significativement de son homologue indien. Si les Balinais vénèrent la même trinité divine – Brahma, Vishnou et Shiva – ils reconnaissent également un dieu suprême, Sang Hyang Widi. Cette religion résulte d’un syncrétisme fascinant entre l’hindouisme classique, les croyances animistes autochtones et le culte des ancêtres.
L’hindouisme fut la religion prédominante en Indonésie avant l’arrivée de l’islam, comme en témoignent les nombreux monuments hindous à Java et dans le reste de l’archipel. Le royaume de Majapahit, empire hindouiste du quatorzième siècle, s’est réfugié à Bali au seizième siècle, emportant avec lui les artistes et prêtres les plus réputés. Cet héritage culturel et religieux a façonné l’identité balinaise jusqu’à aujourd’hui.
La pratique religieuse quotidienne reste aussi vivace de nos jours que par le passé. Les offrandes aux dieux ont lieu plusieurs fois par jour, devant toute habitation et dans tout temple; l’encens embaume l’air aux quatre coins de Bali. Cette omniprésence du sacré constitue la toile de fond sur laquelle s’inscrit le rituel du metatah.
La cosmologie kaja/kelod et l’ordre sacré
L’hindouisme balinais repose sur une vision du monde polarisée, structurée par un système d’oppositions cosmologiques. Les Balinais ont de leur île une conception d’un monde peuplé de dieux, d’humains et de démons, et se considèrent avant tout comme responsables du maintien de l’ordre cosmique.
L’opposition fondamentale est celle entre kaja et kelod. Kaja désigne la direction des montagnes, particulièrement le mont Agung, considéré comme le séjour des dieux et des ancêtres divinisés. Ce concept symbolise le divin, le positif, la santé. À l’inverse, kelod, qui pointe vers la mer, est associé à l’impur et au négatif.
Ce qui rend ce système particulier, c’est que kaja et kelod ne correspondent pas aux points cardinaux traditionnels. Pour un habitant du sud de Bali, kaja pointe vers le nord (où se trouve le mont Agung), mais pour un habitant du nord de l’île, kaja pointe vers le sud ! L’orientation cosmologique prime sur l’orientation géographique.
L’ordre cosmique influence tous les aspects de la vie balinaise : la disposition des villages, l’orientation des temples, l’aménagement des maisons, et même la façon dont les Balinais dorment, avec la tête dirigée vers kaja ou kangin (l’est). Cette vision du monde imprègne naturellement la cérémonie du limage des dents, qui vise à harmoniser l’individu avec cet ordre cosmique.
Les six ennemis de l’âme (Sad Ripu) et leur symbolisme dentaire
Au cœur du rituel du metatah se trouve le concept des Sad Ripu, littéralement les « six ennemis » de l’âme humaine. Ces six vices sont considérés comme des obstacles à l’élévation spirituelle et au comportement harmonieux en société. Il s’agit de : kama (désir), loba (avidité), krodha (colère), mada (saoulerie), moha (confusion) et matsarya (jalousie).
Les hindouistes pensent que la manière d’être d’un individu est contrôlée par trois gunas qui forment le Triguna Sakti : le Guna Satwam, le Guna Rajas et le Guna Tamas. Le Guna Satwam donne à l’individu une attitude calme, réfléchie, dictée par l’honnêteté, la sagesse, la vertu et la noblesse. Le Guna Rajas entraîne l’individu dans la luxure, la vanité, la violence, perturbant le comportement. Le Guna Tamas rend quelqu’un passif et paresseux, profitant du bénéfice apporté par le travail des autres.
C’est de ces deux derniers gunas que viennent les six ennemis qui vont mener une personne à la misère, au chagrin et à la souffrance, aussi bien dans ce monde que dans le prochain. Rappelant d’une certaine manière les sept péchés capitaux de la tradition chrétienne, ces ennemis intérieurs doivent être maîtrisés pour vivre en harmonie.
Le symbolisme dentaire est particulièrement éloquent : seules les six dents supérieures limées (quatre incisives et deux canines) représentent chacune l’un de ces ennemis intérieurs. En réduisant ces dents, on diminue symboliquement l’influence des Sad Ripu, aidant ainsi l’individu à vivre une vie saine tant sur le plan social que familial.
L’élimination des aspects animaux : Signification profonde
Au-delà du contrôle des Sad Ripu, le metatah vise également à éliminer ce que les Balinais considèrent comme les « aspects animaux » de l’être humain. Les canines pointues, en particulier, évoquent les crocs des bêtes sauvages et symbolisent la nature bestiale qui sommeille en chacun.

Les Balinais ont un profond dégoût pour les comportements, l’apparence et les sentiments grossiers, qu’ils qualifient de kasar (mauvais). À l’opposé, ils valorisent ce qui est alus (raffiné), caractéristique d’un comportement noble. Les anciennes sculptures et peintures illustrent cette dichotomie : le mauvais apparaît grossier, a de longs crocs, des yeux exorbités et un gros ventre. Le bon a une apparence légère, efféminée, ses traits sont fins.
Le limage des dents participe donc d’une esthétique culturelle qui valorise la retenue, la délicatesse et la maîtrise de soi. Il s’agit non seulement d’un rituel spirituel, mais aussi d’un acte d’embellissement. Les Balinais, hommes comme femmes, ne trouvent tout simplement pas esthétiques les longues canines.
Pour honorer cette dimension esthétique, le rituel a lieu dans un bale gading, littéralement « pavillon d’ivoire » (gading signifiant à la fois « ivoire » et « canine »). Dewa Kama, le dieu de la beauté, est invoqué pendant la cérémonie. Ce dieu est connu pour apporter le succès, soigner les maladies, chasser les démons et donner leur beauté aux fleurs.
Anatomie d’une Cérémonie Ancestrale
Préparatifs et moment propice selon le calendrier balinais
La cérémonie, organisée à une date propice du calendrier balinais, est aussi belle que festive. Aucune économie n’est épargnée pour rendre cette cérémonie mémorable. La maison est soigneusement décorée, la famille et les convives portent leurs plus beaux habits. Les offrandes sont partout.
La plupart des Balinais pratiquent le limage des dents entre 6 et 18 ans, avant le mariage. Étant donné son coût, il n’est pas rare que la cérémonie soit collective, réunissant jeunes hommes et jeunes filles d’une même famille, frères et sœurs, cousins et cousines. La famille accueille alors de nombreux invités, loge les lointains visiteurs, engage des musiciens. La journée est rythmée au son du gamelan qui accompagne le théâtre d’ombre. La fête est colorée, animée et joyeuse.
Le sangging : Rôle et formation du spécialiste du limage
La personne qui lime les dents est appelée sangging, rôle généralement réservé aux prêtres de la caste des Brahmanes. Ce spécialiste suit un rituel bien précis pour accomplir cette tâche sacrée.
Normalement, le prêtre qui officie est appelé Sangging et il appartient à la caste des brahmanes, mais aujourd’hui beaucoup de Balians (guérisseurs traditionnels) dirigent les rituels car leur participation est moins coûteuse. Cette évolution reflète les adaptations contemporaines de la tradition face aux réalités économiques.
Les outils rituels et leur symbolisme
Les outils utilisés lors du metatah ne sont pas de simples instruments. Chacun possède une signification symbolique profonde qui s’inscrit dans la cosmologie hindoue balinaise. La préparation du sangging comprend une lime, un marteau, un ciseau et d’autres instruments spécifiques.
La file est utilisée comme symbole de la force de Hyang Brahma pour fournir une puissance créative, afin que l’enfant ait le pouvoir de créativité concernant son parcours de vie. Le marteau utilisé pendant la cérémonie est spécialement fabriqué avec une petite sculpture en bois de dapdap. C’est le symbole de Sang Hyang Tunggal pour fournir la force de la maîtrise de soi, afin que l’enfant puisse se contrôler face aux épreuves dans sa vie future.
La pierre à aiguiser est utilisée pour lisser les dents qui ont été limées avec une lime, rendant les dents moins tranchantes. Cet outil est un symbole de la puissance de Sang Hyang Surya Candra comme force de sagesse et de beauté. Un ciseau est un outil symbolique pour le limage des dents, symbole de la force de Dewa Indra comme Dewa Sorga qui donne le pouvoir du bonheur aux personnes qui participent à la cérémonie.
Déroulement détaillé de la cérémonie étape par étape
Le rituel du limage des dents suit un déroulement précis et codifié. La veille de la cérémonie, les participants doivent prier dans le temple familial pour demander la bénédiction et informer qu’ils vont procéder au limage des dents. Cette prière est suivie d’une cérémonie de purification.
Le jour de la cérémonie, le sangging commence par citer chaque candidat au limage des dents et les bénit avec un mantra ainsi que de l’eau bénite. Puis il « tue » les dents, où se nichent les six ennemis de l’homme. Il tape sur les dents supérieures avec une petite baguette en métal, et récite un mantra à forte puissance magique.
Le candidat se tient au bout du lit, reçoit une prière et s’asperge lui-même de l’essence des offrandes. Il enlève ses sandales, monte sur le lit et reçoit encore de l’eau bénite et un mantra. Puis il s’allonge sur le lit et est couvert d’habits décorés. Parents et proches se tiennent près de lui pour chasser les démons.
Une fois le candidat allongé, le sangging procède au limage. Il place un morceau de canne à sucre dans la bouche du patient pour maintenir ses mâchoires ouvertes. Puis il prend sa petite lime et commence le travail. Seules les deux canines de la mâchoire supérieure et les quatre incisives situées entre elles sont limées, soit six dents, une pour chaque ripu.
La proportion des dents limées dépend du souhait de chacun. Le geste est avant tout symbolique et peut consister en de rapides coups de lime. Une fois terminé, le garçon ou la fille crache la salive contenant les limailles dans une noix de coco. Enfin, le sangging redonne vie aux dents par un nouveau mantra. La poudre de dents est ensuite enterrée près du plus important lieu saint du temple familial pour s’assurer que son pouvoir sera toujours proche de l’individu.
Disposition spatiale et orientations cosmiques
La cérémonie se déroule dans un espace spécifiquement aménagé selon les principes cosmologiques balinais. Après avoir été bénis, les candidats au limage des dents prennent place dans le bale gading, le pavillon d’ivoire où le dieu de la beauté est honoré lors de la cérémonie.
L’espace cérémoniel est organisé selon une hiérarchie précise qui reflète l’ordre cosmique balinais, avec une attention particulière portée aux orientations kaja (montagne) et kelod (mer). Cette disposition n’est pas seulement symbolique; elle est considérée comme nécessaire au bon déroulement du rituel.
Dimensions Psychologiques et Émotionnelles
La préparation mentale des jeunes participants
Affronter le metatah représente un défi psychologique considérable pour les jeunes participants. La préparation mentale commence bien avant le jour de la cérémonie, avec les parents et les aînés qui jouent un rôle crucial en expliquant la signification du rituel et son importance pour l’entrée dans l’âge adulte.
Toutes ces précautions sont prises car le limage des dents est un moment de faiblesse où les ennemis peuvent attaquer. Celui qui se prépare doit être prêt à affronter ses propres peurs et à se montrer courageux face à la douleur physique et émotionnelle.
Le soutien familial et communautaire
La famille et la communauté jouent un rôle essentiel dans le soutien émotionnel des jeunes participants. Les parents et les aînés sont présents tout au long de la cérémonie, offrant un soutien moral et spirituel. Les invités venus de toute la région participent également à la fête, créant une atmosphère festive qui aide à alléger l’atmosphère.
La fierté et l’accomplissement
Après la cérémonie, les jeunes participants ressentent une grande fierté et un sentiment d’accomplissement. Ils ont franchi un pas important vers l’âge adulte, et leur nouvelle apparence est un symbole visible de leur maturité. Cette fierté est partagée par toute la famille et la communauté, qui célèbrent ensemble ce moment crucial dans la vie du jeune.
En conclusion, le metatah est bien plus qu’un simple rituel de passage à l’âge adulte. Il incarne une vision du monde où spiritualité, esthétique et équilibre cosmique s’entremêlent pour former une identité culturelle unique et riche. À travers ce rituel, les Balinais affirment leur attachement à une tradition qui les relie à leurs ancêtres tout en les préparant à affronter les défis du monde moderne.